L’hypothèse d’un potentiel Grand Remplacement par l’Intelligence Artificielle (IA) est absente du débat public à 1 an des présidentielles en France. Les représentants politiques font du clientélisme en attribuant tous les maux de la société (insécurité, poids de la dette) à différents ensembles de la population (immigrés, riches), qu’ils se situent plus ou moins à gauche ou à droite sur l’échiquier politique. L’ambition actuelle est court-termiste, fixée à la prochaine échéance électorale, voire passéiste, comme avec l’éternelle rééxamination d’une énième réforme des retraites, plutôt qu’à l’élaboration d’un plan de société et d’une vision d’avenir sur le long terme.

Un problème : le progrès technologique n’attend pas, il accélère même. En quelques années la qualité des résultats produits par l’IA est passée de risible à moins bonne, à aussi bonne, puis à meilleure qu’un humain moyen sur des tâches spécifiques, englobant la traduction, le marketing, la création graphique, l’ingénierie, la recherche. Des tâches auparavant réservées aux cols blancs peuvent maintenant être effectuées par la machine à moindre coût et plus rapidement.

Source: 2026 AI index report, Stanford University

C’est la raison officielle pour laquelle beaucoup d’entreprise licencient aujourd’hui en masse, et surtout ne recrutent plus, notamment les juniors : Meta vient juste d’annoncer se séparer de 10% de sa force de travail, Microsoft de proposer un plan de départ volontaire pour 8000 employés, Amazon de supprimer 30 000 emplois depuis octobre 2025… Bref, c’est l’hécatombe chez les entreprises tech. Les chiffres du chômage global ne reflètent pas (encore ?) cette réalité, et l’on peut bien sûr se demander si la situation est simplement conjoncturelle, ou si elle marque bien le début d’une vague qui touchera toutes les industries. On peut aussi se demander si l’IA est la cause véritable de cette destruction d’emplois. Il est probable que les dirigeants qui justifient ces licenciements par une quelconque augmentation de la productivité grâce à l’IA dissimulent en fait une situation économique difficile suite à des décisions stratégiques douteuses (par exemple l’investissement massif de Facebook dans le metaverse en 2020 : un flop), ou bien une fuite en avant pour espérer un avantage dans la compétition massive que se livrent ces entreprises pour capturer le plus grand marché possible.

Impossible de savoir avec certitude si l’IA sera demain source de destruction créatrice à l’image des révolutions industrielles et informatiques, ou si c’est une anomalie historique qui supprimera plus d’activité et de valeur qu’elle n’en créera. Plusieurs théories postulent en effet qu’une augmentation progressive du chômage entraînera une perte des revenus des ménages, qui entraînera une crise de la demande et un PIB fantôme porté uniquement par des ordinateurs.

Un autre sujet tout aussi important est celui de la crise identitaire qui s’annonce lorsque des millions de gens à qui l’on a répété pendant 200 ans que le travail était le composant le plus important de leur identité apprendront qu’une machine peut les remplacer du jour au lendemain, et qu’aucune reconversion n’est possible puisque tous les domaines intellectuels sont concernés.

Sur ce graphique, les capacités exponentielles des modèles d’intelligence artificielle pour traiter des tâches de plus en plus longue, ainsi qu’une estimation pour les prochaines années si la dynamique reste la même. En 2027 : un modèle pourrait travailler en autonomie pendant 3 jours. En 2028 : pendant 3 semaines.

Une certitude… l’incertitude de la période qui s’ouvre dans les 5 à 10 prochaines années. Des changements brutaux vont impacter des millions d’employés au même moment. Il faut donc réfléchir dès maintenant à un modèle de société qui peut fonctionner en accord avec ce progrès technologique fulgurant, et d’orienter le débat vers ce sujet si fondamental dont en découleront tous les autres. Sans modèle de société viable et sans paix sociale, impossible de débattre et légiférer sur d’autres sujets.

Quel modèle économique et social pour l’ère de l’IA ?

La problématique : comment éviter un délitement de la société en maintenant une qualité de vie similaire aux conditions actuelles d’une société “pré-IA” ?

La question qui en découle : quel système économique au sens large mettre en place quand le l’IA remplace le travail humain et qu’il n’est plus la source principale de revenus de l’État et des foyers ? Plusieurs solutions sont généralement envisagées.

Ralentir ou interdire l’IA

Pas d’IA, pas de remplacement. Pas de remplacement, pas de changement. Pas de changement… pas de changement. À l’image d’un traité anti-prolifération nucléaire, on pourrait tout simplement limiter ou interdire le développement et l’utilisation d’intelligence artificielle.

Le problème : on peut l’interdire à l’échelle nationale, peut-être européenne, mais d’autres pays continueront à la développer car ils y verront un avantage compétitif. Car que cela nous plaise ou non, l’IA est plus efficace que l’humain sur beaucoup de tâches. Il est donc dans l’interêt de chaque pays de suivre cette course en avant pour ne pas prendre trop de retard. Une fois que la boîte de Pandore est ouverte, on ne peut pas la refermer…

Taxer la fourniture d’intelligence artificielle et redistribuer les gains

Un modèle classique déjà mis en pratique : taxer la valeur ajoutée et la redistribuer à ceux qui en ont le plus besoin. Si à l’avenir seules les entreprises Big Tech créatrices et fournisseuses de l’IA (OpenAI, Anthropic, Google…) captent la valeur, pourquoi ne pas les taxer encore plus qu’aujourd’hui pour redistribuer les gains sous forme d’un revenu universel ? (une idée d’ailleurs partiellement formulée par Benoît Hamon en 2017 déjà!)

Cette solution a plusieurs écueils :

  • Logistiques: quelles entreprises sont taxées ? Leur chiffre d’affaire global ? Seulement la partie liée à l’IA ? Sur quelle base ?
  • Il n’y aurait pas assez de valeur à redistribuer. TaxProject.org postule qu’il faudrait doubler le PIB des États-Unis pour simplement couvrir le revenu médian des foyers fiscaux. Il faudrait donc que l’IA introduise des gains de productivité énormes pour que cette solution soit envisageable, surtout si l’on veut aussi redistribuer cette valeur ajoutée au reste du monde.
  • Ce qui pose aussi une autre question, de souveraineté : quel est l’interêt des États-Unis, qui concentrent le gros des entreprises Big Tech détentrices de l’IA, de redistribuer ces gains au reste du monde..?
  • Enfin on peut rappeller le problème de la perte de raison d’être et d’oisiveté mentionné plus haut, quand son identité est basée sur le travail et que celui ci disparait. Bénéficier d’un revenu universel, c’est bien, mais à quoi occuper ses journées quand on ne travaille plus ?

Bien sûr, un argument en faveur de cette solution est qu’elle peut être mise en place progressivement, par exemple pour accompagner une réduction du temps de travail et pas forcément un arrêt complet.

Augmenter la flexibilité des humains pour concourir avec l’IA

Une troisième idée souvent évoquée est celle de l’augmentation de la flexibilité du marché du travail par le renforcement de la formation continue. Un graphiste est accompagné au travers de cette transformation, en se reconvertissant par exemple en technicien d’installation photovoltaïque. Dans les faits on comprend bien que cette formation continue prend du temps (et n’est pas toujours “humainement” possible). Le problème est également mathématique : toute la formation continue du monde ne peut rien faire si l’automatisation du travail détruit plus d’emplois plus qu’elle n’en crée dans d’autres secteurs.

Une dernière idée avancée par certains technophiles, notamment par Elon Musk, serait de faciliter la symbiose entre humains et ordinateurs via des implants neuronaux et une hybridation progressive, qui nous permettrait alors de concourir avec une intelligence purement artificielle. Cette solution n’est pas applicable avant au moins quelques années.

D’autres idées moins débattues

Je suis tombé sur deux autres solutions récemment, qui me semblent plus pertinentes.

Taxer l’utilisation de l’IA

Plutôt que vaguement taxer les entreprises Big Tech, créatrices et fournisseuses d’intelligence artificielle (une nationalisation du capital s’approchant du confiscatoire), on pourrait taxer son utilisation. Une théorie que j’ai entendue en premier dans le podcast Silicon Carne du 28 mars 2026 mais que j’ai trouvé plus tard lors de recherches sous le nom de “token tax”. L idée est de déplacer la taxe à droite, un peu plus loin dans la chaîne de création de valeur.

L’idée : toute entreprise qui décide de remplacer l’intelligence humaine par l’intelligence artificielle se voit taxer au plus près de son utilisation de l’IA. C’est mesurable facilement en utilisant l’unité fondamentale de consommation de l’IA : le token. Un token correspond à 4 ou 5 caractères textuels, et toute action réalisée par IA se mesure par le nombre de tokens envoyés et retournés entre l’utilisateur et le serveur IA.

Donc si par exemple la Poste décide de remplacer une partie de agents de tri ou de ses conseillers en agence par l’intelligence artificielle, et consomme des milliards de tokens par jour, on peut envisager une taxation très simple sur son utilisation de tokens et une redistribution à ces ex-employés. On évite pas mal de complications logistiques et géographiques dans le calcul de la taxe. Même si in fine ce sont les entreprises américaines qui fournissent l’IA, ce sont les entreprises locales qui l’utilisent dans la chaîne de transformation de valeur, ici La Poste, qui sont taxées par leur gouvernement.

Les entreprises acceptent cette taxation car en contrepartie elles maximisent leurs gains, et reconnaissent que sans redistribution il n’y a pas de consommateurs, et donc personne pour acheter leurs produits et services. Ou bien, via une taxation nulle ou réduite, elles peuvent aussi choisir de ne pas remplacer l’intelligence humaine par l’intelligence artificielle et continuer à employer. Un autre avantage du système est qu’il est simple à implémenter. Il repose sur un modèle et des mécaniques de taxation à l’oeuvre dans tous les pays, depuis l’invention de l’État Providence au XXème siècle.

Certains arguent que ce modèle pénalise l’automatisation de la société, qui pourrait in fine être bénéfique en termes d’amélioration de la qualité de vie, et qu’il nous mettrait en retard par rapport à d’autres économies moins taxantes. Et dans ce modèle où les humains travaillent moins, il reste le “problème” de l’oisiveté.

Valoriser la création d’emplois

Une solution à ce problème, évoquée par le youtubeur Crésus dans une vidéo du 30 novembre 2025 serait non pas de supporter un quelconque système de revenus universel, mais de valoriser la création d’emplois. L’enjeu n’est plus de fournir un revenu suffisant à un foyer, mais de créer des emplois responsabilisants pour les individus. Plutôt que de centraliser cette compétence via l’État, qui n’a pas d’impératif de profitabilité, on la délègue aux entreprises, qui sont par nature motivées à trouver des emplois utiles et rentables.

Crésus postule que pour l’instant, beaucoup d’activités marginales potentielles ne sont pas couvertes par les entreprises car elles ne sont pas assez rentables. Imaginons par exemple que La Poste décide de fermer ses agences dans les villes de moins de 10 000 habitants car le ratio bénéfices/coûts n’est pas assez intéressant. L’État peut faire grandir ce ratio en réduisant sa taxation, ce qui diminue les coûts pour La Poste, qui peut alors implémenter des agences dans plus de ville. En contrepartie d’une taxation réduite, La Poste doit créer plus d’emplois. Son objectif est évidemment de continuer à dégager du profit, donc elle doit se débrouiller pour trouver des emplois qui lui sont rentables. S’il était auparavant (avec beaucoup de taxes) pas rentable de proposer des ateliers d’éducation au numérique, ou de réparation de vélos, il devient maintenant intéressant d’explorer et de pourvoir à ces nouvelles activités marginales. Notons d’ailleurs que ces nouvelles activités pourraient avant tout être basées sur le relationnel, là où il n’est pas possible de remplacer l’humain par l’IA. Tout le monde y gagne !

Pour résumer, il s’agit d’aligner les objectifs des entreprises (la rentabilité, parfois au prix de licenciements) et celles de la société au sens large (créer un travail qui dégage assez de revenus pour vivre dignement). Le système fiscal s’adapte à la quantité d’emplois créés par les entreprises. Encore une fois chaque entreprise est libre de choisir d’adhérer ou non à ce système (ou partiellement), mais paiera alors plus ou moins de taxes.

Continuer à explorer les possibles

Pour conclure: Il existe aussi un autre scenario, plus optimiste : l’introduction de l’Intelligence Artificielle dans toutes les strates de la société donne naissance à beaucoup plus de nouveaux jobs qu’elle n’en détruit au global. C’est entièrement probable. C’est ma conviction personnelle, que j’explorerai peut-être dans un prochain article. Même si les capacités techniques de l’IA sont impressionnantes et s’améliorent constamment, il faudra des années pour que les acteurs économiques l’intègrent et maximisent leur utilisation. La transition prendra donc du temps.

Mais même dans ce scenario, il faudra accompagner et supporter des millions d’employés dans leur reconversion au niveau individuel. Cela arrivera au moment où les recettes fiscales des états seront les plus faibles, et où les attentes seront les plus fortes, pour naviguer en parallèle les transitions démographiques et écologiques. Tôt ou tard il faudra donc réfléchir à des mécanismes fiscaux alternatifs, où la taxation repose moins sur le labeur et plus sur l’incitation à utiliser l’intelligence humaine et en maximiser le potentiel.

Les solutions mentionnées ici peuvent être mises en place en parallèle et de façon complémentaire. Il existe beaucoup d’autres pistes, que la société doit continuer d’explorer et de débattre. Il faut mettre en place des programmes pilotes pour étudier ce qui marche et ce qui ne marche pas. Il faut également se concerter au niveau européen et mondial, sans quoi de nouveaux mécanismes fiscaux ne feront que motiver un déplacement de l’activité économique à des fins d’optimisation.

Sources: